12.5.09

674 - Mardi, je te raconte


Avec les mots, donc, était venue à Rahoul l'envie de découvrir ; l'envie d'aller voir ailleurs, si Lieu-que-je-découvre ressemblait à Lieu-que-je-connais.

Depuis son arbre, Vieux singe regardait Rahoul avec curiosité : quel était donc ce petit d'homme qui ne rêvait que de voyages, alors que de la nourriture, un abri et des semblables étaient toujours disponibles dans cet endroit où il avait grandi ?

Et Rahoul sentait bien que la curiosité de Vieux singe était aussi un reproche, qu'elle signifiait : "Pourquoi ne pas te contenter de ce que tu as, pourquoi ne pas faire comme les autres avant toi ?"

Ce qui, en langage de singe, se dit "Oook oook ook, ook ook".

Et Rahoul était partagé entre cette envie si forte d'aller donner des noms à d'autres arbres et l'impression d'abandonner l'arbre qui lui avait donné la vie.

"- Bin là, fiston, tu viens d'inventer le dilemme et le conflit de loyauté", dit une voix, quelques branches en-dessous de Rahoul.

Bon, les mots n'étaient pas bien en place, il y avait du ook-ook-ook dedans, et "conflit de loyauté" ressemblait un peu à "confit d'oie au blé" ; mais Rahoul reconnut cette voix.

"- Papa ? C'est toi ? Mais je croyais que tu avais disparu, dévoré par un tigre dans un des premiers épisodes !"

Le père de Rahoul - car c'était bien lui - haussa les épaules avec un petit sourire :

"- Faut croire que le tigre n'avait pas les dents assez dures..."

Sa peau de bête était pas mal déchirée, et il portait sur les jambes et les bras un certain nombre de griffures, mais il ajouta :

"- Pardonne-moi, j'ai un peu traîné en route, mais le gros minou insistait beaucoup pour que j'aille visiter son estomac ; et puis j'ai eu quelques trucs à faire en chemin."

Rahoul sautillait de joie sur place : son papa, c'était son papa ! Il allait rester avec lui, ils passeraient tout leur temps dans l'arbre à se raconter des histoires, à inventer des jeux, à faire des cabanes ; Rahoul s'amuserait, beaucoup plus qu'avec les Autres, et puis il serait protégé : près de son Papa qui avait survécu à un tigre, il ne risquait rien...

- Oupse là", intervint le Papa, "c'est-à-dire que non, pas vraiment, en fait. D'abord, rien ne prouve que je ne sois pas un simple fantôme, placé ici pour faciliter le début de ta propre histoire ; ensuite, même si j'existe vraiment, je ne pourrais pas toujours te suffire. Un jour, tu me trouveras vieux, un jour tu me trouveras moche, un jour tu me trouveras con ; et moi, peut-être que je me verrai trop laid dans tes yeux, et que je nous aimerai moins.
Et ce jour-là peut arriver dans longtemps, très longtemps ; mais il peut aussi arriver demain, tout à l'heure ; au premier instant où je te dirai bêtise (oook/ ook ! ook) quand tu voudras faire quelque chose, au premier instant où tu me diras je veux et où je te répondrai oooook (pas glop).
Ton envie est de partir, mon oook, de nommer toi-même ton monde ; et la seule chose que je puisse pour toi, c'est te raconter tout ce que je sais. Ce n'est pas facile, à cause des ooook dans ma voix ; mais je vais essayer. Allez, viens t'asseoir près de moi."

Et c'est ainsi que le père de Rahoul raconta sa première histoire.

5 commentaires:

Zoë a dit…

Où vas-tu chercher tout ça? La vidéo singe / tigre est hilarante, le fantôme, même pas peur. J'ttends les histook du papa

Frédérique M a dit…

Moi ce que je préfère, c'est le texte en langue OOOk OOOk protégé par un copyright. Vraiment Manu, tu abuses, on se croirait de retour en virée à Lauzerte.

Dahu l'Arthropode a dit…

Manu, désolé...
Je me sens obligé de révéler la vérité à tes lecteurs: tu n'as aucune imagination, au contraire, car tout ça est strictement autobiographique. Je me rappelle parfaitement la fois où tu t'es fait bouffer par un tigre à dents de sabre molles; il n'est pas rare que tu n'articules que des Ook Ook; enfin, tout le quartier se souvient de l'invention du dilemne.

Surtout, dans ta vie, c'est mardi une fois par semaine. Comme dans ton blog.

Manu Causse a dit…

Dahu, tu n'es qu'un triste traître : je pensais garder tous mes petits secrets... et encore, tu n'as pas souligné que j'avais piqué le oook à Terry Pratchett. M'en fous, je vais cracher sur ton rosier depuis ma fenêtre.

Dahu l'Arthropode a dit…

Je vais l'arracher, mon rosier, comme ça tu pourras pas. Je vais semer des administrations dans mon jardin pour te faire chier.