21.9.18

1150 - Chanson d'automne

Combien de temps que tu n'as pas glissé, par une nuit de demi-lune, dans le jardin,
combien de temps qu'à l'écart des dormeurs tu n'as pas écrit la veille du solstice, de l'équinoxe ?

tu ne comptes plus,
plus pour rien,
Combien de temps t'es-tu contraint à mesurer tes paroles,
tes mots, tes titres, un deux trois un deux trois,
à caler un image au centre ou à gauche ou à droite,
Combien de temps t'es-tu, combien de temps t'es-tu tu

J'ai peur, ce soir, j'ai peur à n'en plus dormir, à compter mes terreurs et mes bénédictions,
j'ai peur de ne plus compter, de ne plus écrire,
j'ai peur de voir la terre s'effondrer le ciel nous fondre sur la tête les eaux monter les chars envahir les rues la rage gagner du terrain,
la guerre engendrer la guerre engendrer la guerre engendrer la paix des épuisés

déjà dans le jardin les rats gambadent,
et que puis-je y faire, je refuse de les empoisonner,

je ne peux leur laisser ronger la substance toxique qui de leurs viscères coulera
dans les fleurs
dans le sol
dans les eaux qui s'infiltrent et la pluie qui remonte,
condamnant à l'avance bien plus qu'une portée de surmulots
un écosystème

piégé par mon économie, par mon système, pris à ma propre nasse, enfermé, infirme, finissant.

J'ai peur et j'enrage.

J'avais écrit cette histoire, Arthur et les oiseaux, ce texte sans prétention qui disait "On a sauvé les oiseaux", un passé dans le futur, conditionnel en quelque sorte,
et le texte était beau, le texte allait naître
et soudain - oh tiens non, il y a déjà ici - Le ciel sans les oiseaux.

J'ai souri, magnanime, hasard de l'édition, pas un texte parfait,
mais la nuit mon coeur soudain s'étrangle - pas pour les mots, par pour l'album,
mais pour ce que je dirai à l'Arthur qui m'inspire :

- Non, on ne les a pas sauvés ?

J'ai peur je n'en peux plus de penser la planète à deux doigts de la fin, au rebord du chaos. Ça m'est impossible, je m'y refuse,
je me voile les yeux
je me perds dans le bruit, le travail et le vin,
je me perds dans ce que je projette, j'ai chaud, je climatise,
je somatise en vrac, je ne veux plus sentir

Pourquoi suis-je muet - la frayeur qui m'agite est-elle inaudible ? Se perd-elle dans le fracas des disputes futiles (oh tel polémiste a bien fait son travail en insultant une telle, tel nervi qui rêvait de flingues et de conduites américaines se fait tancer publiquement, trompettes des médias, tambour des instabooks, cliquetweets assourdissants)

ou bien ne sert-elle à rien qu'à remplir les derniers jours ?

mais la Terre, bordel, la Terre s'ouvre, la Terre nous vomit, la Terre se gratte de nos excès, s'enflamme de notre prolifération, de notre insatiable, la Terre tempête de nous supporter,

La pyramide de Maslow, la pyramide de misère, besoin, toujours besoin, besoin d'en avoir plus, de produire reproduire surproduire et détruire
pour éloigner la nuit et les vieilles terreurs

besoin de brandir haut, de tremper tromper trumper défaire,
d'agir et de gicler, de secouer
besoin d'être violent
de détruire à moi seul le bien commun

Ô reconnaître que tout ça m'appartient
me découvrir incapable
de tout arrêter
de m'arrêter
d'arrêter

demain, demain j'

Alors, quoi faire ? Désespérer ?

Ou alors écrire.
Écrire l'avenir.
Clamer le récit de la planète que nous avons sauvée. Raconter nos échecs et nos crises, nos erreurs, le passé. Raconter l'avenir, tisser les lendemains,
l'équilibre,
convaincre par la légende
rallier par la beauté.

J'aimerais bien, tu sais, te raconter
la prise de conscience, le prix de la vie
comment les hommes ont appris à écouter
aux portes de leurs rêves
comment soudain, juste au bord de l'abîme,
ils se sont arrêtés,
se sont regardés mains tremblantes
se sont souvenus des enfants, des chemins dans les plantes
des oiseaux, du silence

d'un soir d'été il y a longtemps

ont respiré
se sont souri
ont reculé d'un pas, puis d'un autre
ont cessé de croire pour décroître
pour décoller

quelqu'un lança une plaisanterie, et tous rirent de ces rires qui fêtent la fin des guerres, de ces rires aux larmes gaies

et quand ils eurent franchi l'abîme d'un coup d'aile,

quand ils eurent compris
qu'ils n'étaient pas le monde, qu'ils en étaient la fin

ils partirent se reposer et se souvinrent

du jour où ils avaient failli devenir fou
et des histoires qui les sauvèrent.


La lune est calme. Une voiture passe sur l'avenue. Un moustique tète la chaleur de la lampe.
Je vais dormir. Je vais rêver.
Je me lèverai à l'automne
pour le fêter.

19.9.18

1153 - Ne pas en parler

1) Puisque plus personne ne lis ces pages, 

elles me servent de défouloir. Mais je te rassure, je ne te parlerai pas de la surprenante tempête d'émotions contradictoires dans laquelle me plonge cette rentrée littéraire - j'aurais dû me douter, après mes années de prof, qu'une rentrée ne me ferait pas forcément de bien (et à ce sujet, sais-tu qu'en anglais, le terme de "rentrée" est compliqué à traduire, parce qu'il n'existe pas de concept équivalent - "moment où le retour des enfants à l'école conditionne la perception de l'organisation du temps annuel" - hop on s'en fout fermons la parenthèse).

Bref, il faudrait un mot pour "sentiment d'injustice devant la réussite des autres, qu'elle soit ou non méritée, mêlé à la tendance à minorer, voire mépriser, ses propres succès". Je propose rentrisme, ou caussitude.
Exemple : " J'ai appris hier soir qu'Oublier mon père faisait partie de la sélection Révélations 2018 de la SGDL. Et comme j'étais en plein rentrisme, j'ai pensé 'ah bin oui, forcément, c'est parce que je paie ma cotisation' "

Mais rassure-toi, ça se soigne - dans un premier temps par le mettage de doigt sur le problème. Et aussi par des exercices de gratitude, pour tenter de garder le bon sans se préoccuper du moins bon.

Sans parler, bien sûr, des obscures divinités qu'on peut appeler à la rescousse. Là, on touche à l'intime - j'ai dû te dire que, petit, j'avais peur des mots amour, dieu et sexe, qui me paraissaient tabous.
Je n'ai sans doute pas beaucoup grandi.

Et pourtant, j'ai cette anecdote. Elle aussi un peu honteuse, un peu difficile à assumer.

Nageant dans le Cognac

2) Une anecdote musicale

C'est Anton mon grand fils qui m'y a fait penser pendant les vendanges. Je versais le raisin dans le pressoir et il m'a dit je vais voir Papy.
J'ai eu envie de pleurer. Je n'avais pas pensé à le faire.
Papa est toujours là-bas, près des pins parasols et du pont romain, face à l'os dénudé du rocher de Vingrau.
À côté de sa tombe, il y a le lit de gravier sous lequel repose un type solitaire que j'ai peut-être connu. Les chats viennent y caguer avec conscience. Le trophée de cycliste déposé par ma grand-mère est encore caché derrière le caveau, on le trouve abominable.
J'ai fini de presser le raisin, goûté le trop sucré qui en coule, collant, presque addictif. Anton est revenu les yeux rougis. J'ai grommelé un truc - je n'arrive toujours pas à lui exprimer la tendresse et la peur immense d'avoir gâché son enfance qui bloquent ma poitrine chaque fois que je le vois.
Et je suis allé voir mon père.
Alors bien sûr, j'ai pleuré un tout petit peu. Bien sûr, je lui ai parlé. J'ai regardé Vingrau, les vignes dans la plaine, le ciel trop bleu pour un cimetière. Je lui ai dit Papa je suis perdu.
Je pars du principe qu'il sait toujours où j'en suis, ce que je sens. Peut-être mieux que moi-même. Je pars du principe qu'il connaît les craintes qui m'agitent sur l'avenir du monde, sur la survie de la planète, sur la vérité de l'amour, surtout complexe.
Mais il ne m'a rien dit.
J'ai chanté à son enterrement Il y aura d'autres étés de Claude Roy et parfois je me dis qu'il n'y aura plus d'autres automnes.
Papa aimait la chanson française, je crois. Il n'en écoutait pas souvent, mais une fois ou deux il m'a surpris en attirant mon attention sur des chanteurs - Bertrand Betsch, par exemple.
J'ai attendu encore un peu. J'ai regardé passer les nuages. Je lui ai demandé si les nouveaux voisins ne le dérangeaient pas - on refait le cimetière du village.
Mais il ne m'a pas répondu.
Je suis reparti avec dans la gorge des chansons nouées, des mots pesants de ne plus trouver d'écho.
Anton a conduit sur l'autoroute du retour. Il a tellement grandi. Je regardais mon téléphone.

La tristesse collante m'est restée tout le soir, au point que, pour ne pas m'endormir avec elle, je me suis allongé immobile, à écouter la radio dans le salon. Je n'avais pas fait ça depuis l'époque de ma plus grande solitude.
J'avoue avoir pensé en cet instant que la mort est définitive.

Et puis la radio a passé ce titre - je ne l'avais jamais entendu, mais j'ai reconnu la voix de Bertrand Belin. Ce titre qui disait, en substance, Je suis ton papounet, je n'ai pas de réponse, juste l'amour que j'ai pour toi, et mon admiration, mon garçon.

C'était tout simple. Sans magie aucune.
Juste les mots que j'avais besoin d'entendre.
Je me suis dit que mon père, tout de même, était un sacré bonhomme, de savoir commander les ondes à distance après sa mort.

Prudent tout de même, j'ai préféré garder ça pour moi (à part les deux larmes d'hommage qui m'ont échappé sur le moment) et ne pas chercher tout de suite à réentendre ce morceau de Bertrand Belin.

Jusqu'à ce matin où, émotions un peu digérées, j'ai eu envie de confier ça à cette page.

Pour m'apercevoir qu'il n'existe pas de chanson de Bertrand Belin intitulée Papounet.


3) En guise de PS

Bon, plus personne ne lit les blogs ; mais si tu tombes ici par hasard, et que tu peux me dire de quelle chanson je parle, quel est ce chanteur que j'ai pu confondre avec Bertrand Belin... J'écouterais bien à nouveau cette chanson, quitte à la faire écouter à Anton et Zadig.

4) En guise de PPS

Bénie soit l'informatique qui laisse des traces : j'ai trouvé de quel titre il s'agissait. Alexis HK, pas Bertrand Belin (oué, pardon les garçons, j'ai aussi peur de vous confondre que de préférer l'un à l'autre) ; et la chanson s'appelle probablement "Salut mon grand", à paraître le 5 octobre sur l'album Comme un ours.










28.8.18

1152. Date anniversaire

1. Il brode encore


Sept mois que je ne suis pas venu fréquenter ces colonnes (à part pour un article mort-né sur le statut d'auteur).

Ne va pas t'imaginer pour autant qu'il ne se passe rien. Il se passe des choses. J'en suis sûr. On me l'a dit. Je l'espère. Il me semble.

L'hiver fut plutôt doux, le printemps agité ; l'été, qui se meurt (une excellente blague à placer en société, d'ailleurs), difficile à suivre, entre dernières colères et découverte d'une nouvelle fierté paternelle, espoir et inquiétudes quand il s'agit d'apprendre à être bien. Bref, rien de nouveau sous le.

2. La rentrée littéraire

J'ai dû il me semble te raconter les étapes habituelles de l'apparition d'un livre : l'idée géniale qui abolira toute littérature, le travail qui parfois par miracle ne révèle pas que l'idée en question était une énorme bouse, le maigre butin arraché au silence et qui devient ce que tu espères être un livre ; l'éditeur, ensuite, qui te confirme dans cette impression ; la traversée sans voile d'une mer d'ennui pour faire de ton manuscrit un truc éventuellement lisible par d'autres que ta grand-mère et ta compagne ; la danse de joie, enfin, quand tu reçois une pile d'objets constitués de colle, d'encre et de papier, et qui est ton roman.

Cette année s'y ajoute l'étape de la rentrée littéraire. Ça me rappelle quand j'emmenais Anton et Zadig à l'école, la première fois. L'arrachement dans le ventre. La peur que les autres les prennent en grippe, leur fassent du mal, les empêchent d'être eux-mêmes. L'envie, aussi, sans doute égoïste, qu'ils s'épanouissent et deviennent le centre d'intérêt de tous. Qu'on les admire, qu'on parle d'eux. Qu'ils deviennent premiers de la classe.

Tu l'as compris, Oublier mon père est sorti il y a quelques jours. Celles et ceux qui l'ont lu l'ont aimé et, mieux que ça, m'ont parlé de leur difficulté à le lâcher une fois commencé. C'est pour moi la condition essentielle d'un bon livre, et le plus beau compliment qu'on puisse me faire.

Et maintenant, il y a six cents et quelques autres bons livres ; sur d'autres sujets, avec d'autres auteurs, d'autres écritures. D'autres réseaux, aussi. Bref, mon petit dernier, avec sa couverture magnifique, est tombé dans une classe de caïds.

Il est même imaginable que je puisse un jour lire certains de ses petits camarades ; pour l'instant, pas question. Je scrute inlassablement les sites de critique, je guette mon nom dans l'actualité de M. Google, j'établis quelques autels furtifs à des divinités plus ou moins littéraires et reconnues. Le silence ronge mes rebords, les louanges pour les autres éveillent en moi une aigreur fort inconvenante.

Et j'essaie, donc, de ne garder que le bon, de relativiser, de penser à la suite. Même quand dedans ça s'agite pas mal.

Sinon, et pour clore le sujet : si tu lis et que tu aimes, n'hésite pas à publier ton opinion, il paraît que c'est vital. Et surtout, il faut que je te dise (et me le dise, aussi) : je suis content de ce bouquin-là.


3. Le conseil gratuit pour parler d'autre chose

Ayant peu la tête aux livres en ce moment, je regarde du cinéma à la télévision ; et vu que j'en avais un peu marre des séries sur-mesure de Netfix, des films à gros budget de BanalPlus et des vieilles nouveautés prétentieuses d'Oh C'est Surfait, je me suis par hasard ou presque branché sur mubi, qui présente l'avantage de proposer des films que je n'ai pas vus, que je ne serais pas allé voir, que je n'aurais pas forcément choisis... et qui pour l'instant me scotchent à 100%.

Té voilà c'était de la pub gratuite, ça fait toujours un peu de.


4. Et tant qu'à faire de la réclame

Là, on est bien d'accord, il n'y a pas de conflit d'intérêt avec le RRRRoman AAAAdulte : c'est le traducteur en litté jeunesse qui parle.

Et, donc, j'ai humblement traduit un texte un peu connu pour un éditeur copain que j'adore.





28.1.18

1151 - Plus que quelques jours avant la clôture de l'autorisation officielle de voeux

Couverture de travail du titre provisoire
... du coup, bin, dimanche matin, potron-minet et tout ce genre de choses, me voilà ici.

Ça faisait longtemps, hein ? Pfffou, faudrait que je fasse les toiles d'araignées, ça commence à sentir le renfermé.

Néanmoins.

J'aimerais te la souhaiter... paire. C'est con mais, mon cerveau de natif de 72 et toussatoussa, une année paire, c'est toujours un peu plus mieux, non ?
Sans doute pas.

Et pourtant.

Quant à imaginer que le fait d'envoyer dans le cosmos des pensées positives (et ceci en un temps réservé, avant une date fatidique) puisse améliorer en quoi que ce soit la qualité de ce que d'autres perçoivent comme le temps, c'est sans doute illusoire, voire ridicule.

N'empêche.

Qu'elle te soit douce, qu'elle te soit vive, qu'elle te soit surprenante, émouvante, pas trop répétitive, plaisante, sensuelle, agréable, ouverte et rempli de bonté pour les autres et pour toi. Et d'autres trucs qui comptent pour toi.

Sinon, j'avais très envie comme toujours de te lister les raisons qui m'ont tenu loin de ce clavier-ci ; te dire par exemple que oui, je viens de terminer un nouveau roman adulte, caché au bord de l'océan (il se déroule près de la Mer du Nord, mais j'ai eu peur d'y avoir trop nuit) ; que je me consacre désormais aux tomes 2 des Coeurs tordus et des Intraterrestres (je te mets pas de liens, si ?), parce qu'après tout, écrire pour les 8-12, c'est sympa aussi ; que je rêve de scénarios de court, de long et de bande dessinée (j'ai même commis un court, tiens, je reviendrai sous peu te poster une adresse si ça te dit d'y jeter un oeil*) ; que 2018 verra sortir une nouvelle dans un collectif chez Thierry Magnier, un Je Bouquine sur le rap - avec BO assurée par les enfants ! -, l'édition poche de La 2 CV verte, et donc, possiblement, d'autres nouveautés en adulte et jeunesse ; qu'il y aura également quelques travaux d'écriture collective, avec des classes et sans doute des vélos gersois.

Et aussi que j'ai consacré les premiers jours de l'année à apprendre à dire non à mes chers copains du spectacle de Pas Plus Haut que le Bord - et que, oui, quand il y a navire, il y a possibilité de découvrir l'Amérique autant que de heurter un iceberg, et que quand tu quittes ledit navire, tu as tôt fait d'être traité de rat, mais que voilà, j'ai exercé mon droit à ne plus consentir, et malgré les tensions je me suis senti libre ; que je (re)découvre la beauté des sentiers peu fréquentés, des balades solitaire en bord de plage, des projets qu'on croyait enterrés. Bref, ça commence bien - d'autant plus que Le bonheur est un déchet toxique a reçu hier (pour les 19 ans de mon Anton, d'ailleurs) le prix ado du salon de Saint-Orens, à côté de chez moi, et que c'est mon premier vrai prix en direct sur salon et tu sais quoi ? Même pas je boude mon plaisir.

Bref, entre ça et l'abandon de NNDL, je trouve qu'elle ne commence pas si mal que ça, cette année majeure. Et te renouvelle donc mes souhaits et voeux et tendresses,

Sinon, toi, ça va ?



* Tiens, sitodi et toussa,



24.10.17

1150 - #moipas

J'ai vécu avec une femme qui avait été violée. C'était sa première expérience, elle me l'avait racontée - je crois que j'étais le premier à qui elle l'avouait.

J'étais furieux. Je voulais aller casser des vitres chez le garçon, chez l'homme, qui lui avait fait ça - oh, oui, parce qu'elle le connaissait, parce qu'elle était amoureuse de lui, parce qu'elle aurait peut-être voulu que sa première fois soit avec lui, mais elle avait dit non, pas ce soir, pas comme ça, et il n'avait pas écoutée, il l'avait fait taire. Qu'est-ce que je l'ai haï, ce garçon.

Une autre fois, dans la rue, un homme l'avait touchée. "Je lui ai mis mon genou dans les couilles", m'a-t-elle dit quand j'ai proposé de retourner sur place, d'appeler la police. Je m'en voulais de ne pas avoir été là pour la protéger. Elle disait que ce n'était rien - n'empêche, elle avait cessé de sortir seule.

Des années après, je me demande si elle se joindra aux centaines de milliers de voix qui hurlent leur colère, leur tristesse et leur peur. Je n'en suis pas certain - sa voix était précieuse, elle craignait je crois d'attirer l'attention sur elle. Et tout le monde le remarquait - elle brillait comme une lampe noire.

Et moi je me demande combien de fois, avec elle et avec d'autres, j'ai été trop lourd, insistant, trop "Ah mais si je te jure j'ai envie je ne comprends pas que toi non, t'es sûre  ?". Je crois avoir toujours entendu "Non" comme une limite infranchissable, mais ça ne m'a pas empêché d'argumenter. Et à y bien réfléchir, il y a sans doute eu des soirs où je n'étais pas tout à fait en état d'entendre.

Je demande pardon. Je crains que ça ne suffise pas, mais je ne vois pas d'autre premier pas.

Je ne suis que très rarement l'objet de violence ; peut-être mon côté ex-rugbyman débonnaire,  ou mon côté couard qui ne s'aventure jamais très loin, mais je suis rarement confronté à une menace physique. Les dernières fois que ça m'est arrivé, j'en ai souri - même si après, j'en ai tremblé de colère et de frustration.

J'ai vécu avec une femme dont le premier rapport avait été forcé par un homme qui portait mon prénom ; je me suis toujours demandé à quel point cet homme-là s'imposait chaque jour dans notre vie, dans notre lit. J'étais toujours sur mes gardes, je la trouvais timorée, je ne voulais pas la brusquer mais son calme, son silence, son effacement me rongeaient. Je voulais la protéger et elle ne voulait pas que je la protège ; je voulais l'aider et elle voulait s'aider elle-même. Ou pas, je n'ai jamais su.

Je ne me souviens plus pourquoi nous nous sommes séparés, mais je me rappelle cette sensation près d'elle, ce point incandescent dans sa colonne vertébrale, cet endroit qu'il ne fallait pas toucher. Comment aimer quelqu'un qui refuse qu'on le touche ? Comment aimer quelqu'un qui cherche à s'effacer ? Comment aimer quelqu'un à qui quelqu'un d'autre a volé en partie la possibilité de s'aimer ?

Je me demande si elle a écrit son hashtag, elle aussi ; je n'irai pas vérifier. J'ignore si j'aurais dû être plus fort, meilleur, si j'aurais pu l'aider à guérir dépasser surmonter vaincre ou oublier. On n'a jamais la force qu'on voudrait pour ceux qu'on aime.

Et j'écoute depuis les débats en ne sachant qu'une chose - c'est qu'à cette violence-là je ne sais pas faire face.

Je me méfie des modes et des réseaux sociaux ; mais quand ils reflètent un mouvement de fond, un changement brutal dans l'angle mort de nos pensées, ils ont sans doute leur utilité.



15.9.17

1149 - Seize nuances

On marchait à Paris avec Séverine. J'adore marcher avec Séverine, elle sait où elle va.
On marchait tranquille en s'envoyant des histoires, des projets, des trucs qu'on pourrait faire.

- J'avais un projet X, qu'elle a dit. X nouvelles, c'était le titre.
- C'était quoi ? j'ai demandé*.
- Ben, dix nouvelles X.
- Du cul ?
- Du cul. Avec des auteurs jeunesse.
- Cool idée. Et ça a marché ?
- Ben non, banane**, sinon tu l'aurais lu.
- Ah oué.

On a continué à marcher. Il y avait la Seine et des maisons genre hautes, tu vois, avec des pierres et des gens autour qui les regardent. Moi, je découvrais - à Paris, je découvre toujours. Comme si c'était la première fois

- Ce serait plus marrant si c'était la première fois, ai-je fait remarquer***.
- La première fois quoi ? a demandé Séverine, qui regardait ailleurs (elle était déjà passé à autre chose, ça va vite dans sa tête).
- Bin****, la première fois qu'on.Genre, quinze nuances de première fois.

Elle a fini par comprendre. Alors on a appelé les copains, Dis, on a eu une idée, et puis Eyrolles, un éditeur avec qui je travaille depuis un bout de temps et qui cherchait justement des trucs un peu hors-normes.

Et puis on a bossé. Au téléphone, par mail. Et la morale de la nouvelle par-ci, et le passage trop explicite par là, et la couv' qui, et les représ dont, les coups de fil les coups de chaud les coups de gueule. Au dernier moment, qu'on se trouvait encore un peu, on est tombés sur un.e auteur.e débutant.e dont le texte nous a impressionnés. Alors on l'a pris.e avec nous, parce que hein, bon.

Et donc, dans l'ordre alphabétique comme il vient,

Gilles Abier,
Sandrine Beau
Clémentine Beauvais
Benoît Broyart
Moi-même Causse
Axl Cendres
Cécile Chartre
Rachel Corenblit
Antoine Dole
Chrysostome Gourio
Driss Lange
Taï-Marc Le Thanh
Hélène Rice
Emmanuelle Urien
Arnaud Tiercelin
Séverine Vidal

Et donc...
Dans ta librairie le 21 septembre. Fonce.





* Je déteste écrire "j'ai demandé" après un ?, mais ça fait jeune, faut croire.
** J'aime bien quand Séverine m'appelle Banane.
*** C'est quand même vachement plus classe "ai-je fait remarquer".
**** Je dis "Bin" et Séverine "Ben", exactement. C'est la subtile nuance de l'accent, tu vois ?


Et je mets un lien pour l'achetage dès que.

31.8.17

1148 - Manger liquide

Bon, ça va mieux - à part le mal de tête, ça devient lassant ces apéros qui dégénèrent - même en très bonne compagnie.

Pourquoi je te parle de ça ? Il y aurait plein d'autres trucs à dire, sur les projets, les admirations, les débuts, les reprises. Nan, je te parle de gnôle. Un peu contre mon gré - je suis là pour faire un post sur les escaliers et les premiers chapitres. Tiens, d'ailleurs,

Les escaliers sont en carton, comme quoi la chanson raconte n'importe quoi



Hein, voilà, n'en parlons plus.

J'allais te dire que j'ai perdu dix kilos à la mort de mon père et que je suis en train de les reprendre, en particulier parce que j'ai quelques difficultés avec ma consommation d'alcool. Mais on s'en fout, non ? On n'est pas là pour.

L'écrivain va bien, il est content. Il a trouvé son angle, une voix, le premier chapitre est en cours de tapuscritation, les personnages se développent et la recherche est passionnante.

Mais moi... non, pas "mais". Moi, à côté, j'ai un tout petit souci avec moi-même. Quelque chose qui tient de l'addiction, de la dépression, ou peut-être d'une émotion méconnue, la péribilité - le sentiment que cesser de s'enivrer d'actions, de travail, d'alcool ou de paroles comporte le risque de choir dans une dépression profonde et morbide. Bref, ça tient de la peur d'avoir mal.

Zut, jui désolé, mais apparemment ce post a des visées thérapeutiques. Je crois qu'il vaudrait mieux que tu n'aies pas commencé pas à le lire. Je ne sais jamais si tu es 23 ou 1054 à passer par là, ou si tu n'es qu'un clic de robot, j'ignore si tu me connais dans la vraie vie ou si tu as juste lu un truc qui t'a fait penser que ; mais, vois-tu, ce blog fonctionne parfois comme le carnet de révision d'une voiture qui carbure comme elle peut. Donc, arrête-toi là, le reste ne concerne que moi.

Je pensais sincèrement en avoir fini avec mes côtés exhibitionnistes, et voilà que. Après tout, chacun poste sur facebook des photos de son chat, de ses gosses, de ses vacances. Moi, je te passe une rapide description de cette lézarde que j'observe en moi-même, en particulier les matins de soirées difficiles. J'espère que tu me le pardonneras.

Mon corps n'est pas à moi, pas tout à fait. Je le regarde depuis quelques décennies sans vraiment le comprendre. J'aime bien mes mains, que je vois souvent - parce qu'une femme les trouve belles. J'ai découvert mon crâne tardivement, alors que ma mère l'avait toujours pronostiqué difforme ; c'est aussi par le regard des autres que j'ai perçu mes jambes - trop grosses quand j'étais petit, musclées quand je faisais du vélo et du rugby, belles un été au parfum d'adultère. T'ai-je dit que longtemps j'avais refusé de porter des shorts pour ne pas qu'on les voie ?

Je ne vais pas continuer à me foutre à poil (c'est sur un site payant réservé aux adultes), mais je n'ai jamais été ravi de mon ventre, sauf dans les moments où je fumais du cannabis - dont c'était un de mes effets préférés, d'ailleurs, ça me le rendait supportable.

Et écrire, peut-être, c'est regarder ce qu'on a dans le bide. Ma p'tite soeur préférée me l'a dit un jour, Putain Manu je sais pas comment tu fais pour foutre à chaque fois tes tripes sur la table. J'ai décidé de prendre ça pour un compliment (toutefois, j'évite depuis de me répandre de façon trop sanguinolente). Mon éducation post-freudienne m'incite à chercher à tout ça une cause fondamentale, un traumatisme, un abus refoulé ; mais j'ai fini par penser que c'est juste un fonctionnement aux influences multiples.

(Vraiment, j'insiste, je voulais juste écrire "Finalement, ce premier chapitre avance bien" et donner des conseils super utiles pour fabriquer des romans).

J'ai lu ce matin des textes sur la violence dans l'éducation d'Alice Miller et de son fils Martin. Curieusement, dans une interview en anglais, ce dernier semble continuer, sept ans après sa mort, à creuser l'immense traumatisme qu'il a subi de la part de cette mère qui écrivait pour libérer les enfants et espionnait son fils via le thérapeute de celui-ci. On en vient à douter de ce qu'il raconte - que sa mère a épousé l'homme qui la faisait chanter sur ses origines juives en Pologne, le père de Martin, donc.

C'est peu crédible, comme si j'écrivais "Mon père m'a donné des fessées qui m'ont poussé à le haïr parfois et m'ont en partie dégoûté de mon corps, et pourtant je l'ai aimé très fort et j'écris encore un livre qui parle de notre relation ou en tout cas s'en inspire". Tu vois, ce serait moche - et au moment où j'écrirais ces mots j'aurais les larmes aux yeux, des larmes d'alcoolique qui s'apitoie sur son sort et enjolive ses minables traumatismes d'enfant trop gâté.

Sinon, toi, ça va ?
Je ne me souviens plus de l'endroit où j'ai pris cette image


C'était le deuxième conseil pour l'écrivage d'un livre (et j'ose espérer une gestion plus saine des addictions) : creuse un peu pour voir si les fondations sont saines. Ce sera mieux pour continuer.



Et toutes mes plus plates, ce post est parti pendant que je nettoyais ma tête.



En arrière-pensée, je me dis qu'il serait juste d'avouer aussi qu'il m'est arrivé de frapper mes fils et de me mettre contre eux dans des colères qui n'avaient rien de justifié. Si un jour ils lisent ces lignes, j'espère qu'ils pourront me le pardonner. Moi, je me trouve des excuses, mais ce n'est pas suffisant.

Insère ici une blague pour détendre l'atmosphère.











26.8.17

1147 - Writer, go home

Toute façon je crains en 3D
Alors cette fois ça y est, tu t'es dit "Je vais vivre de ma plume". Ou "Je ne fais plus qu'écrire". Ou "j'arrête les traductions un moment". Bref, je me consacre à l'écriture pendant un certain temps.

Oh le merdier.

Leçon n°1 : on écrit mal avec la gueule de bois. Enfin, je dis on je dis tu je dis moi ; trop de blanc de rouge et de cidre hier soir, et ce matin j'ai du caca dans les doigts et du mou dans la tête. Chouette. Belle façon de commencer son ouikend d'écrivain.

Hier pourtant j'étais facile. Six pages comme ça, hop, à l'inspir, et en cadeau une chouette scène avec des Playmobils. Je me suis dit "Allez, zou, vendredi 25 août 2017, le jour où je deviens écrivain professionnel, attends de voir le".

Nan, je suis décousu, je sens bien.


Ce matin je m'approche du clavier négligemment, genre pour pas lui faire peur, juste retoucher deux trucs du chapitre d'hier et

Ah bordel.

Copier-coller, couper, éliminer. Chambarder. Merder
J'ai mal aux cheveux. Je les coupe.En quatre, même.

Chiotte, elle est pas si terrible, cette scène de Playmobils. Et je suis même pas foutu de résumer pour moi-même le contenu du premier chapitre. Et je sais pas si je dois rester assis au clavier ou aller marcher un carnet à la main. Et en plus j'ai chaud et j'ai mal au ventre et d'abord je dois planter du lierre et des trucs ombrageux.

Sa mère la loutre.

Chapitre 1

Début des années 1980. Alexandre, cinq ans, vit dans l'Aveyron, à Saint Geniez d'Olt, entre son père Paul, animateur sportif, et sa mère Mado, documentaliste en disponibilité.

Souvent absent, Paul est un homme timide, effacé. Il n'exprime son affection à son fils qu'en tentant de lui faire partager ses activités comme le ski de fond ou la photo. Il ignore, ou choisit d'ignorer, que sa femme Mado témoigne

Merdemerdemerde c'est en train de

que sa femme Mado brutalise fréquemment Alexandre, physiquement et psychologiquement. L'enfant, doux et rêveur, se sent responsable de la violence de sa mère

Opitainpitainpitain j'ai envie de mettre un truc que j'avais pas prévu, là, non, attend, on verra plus tard*

En 1984, Paul décède dans un accident de la route tandis qu'il se rend 

Mais merde je vais pas faire une phrase correcte ou quoi ?

qu'il se rend à une course de ski de fond en Suède. Alexandre,

Quoi, Alexandre ? Chiédeputemoite je peux pas redire "se sent responsable de la", ça fait répétition et

Alexandre, qui a fait une scène au départ de son père, croit qu'il a provoqué cette mort.

Comme style c'est bien pourri.


Voilà voilà. T'as plus qu'à trouver un point de vue, un ton, des scènes intéressantes, et caser une journée au ski sur l'Aubrac, une visite à la Maison du livre et dans une agence de voyage de Rodez, un gosse qui dégueule sa purée de pois cassés, des Playmobils pêcheurs, un kraken, les étagères, les grands-parents et...

J'y arriverai pas. C'est pas humain ces conneries. J'avais soixante pages dans une première version, j'en ai cinquante dans une autre, puis dix dans mais meeeeeeeeeerde c'est pas un peu fini cette prolifération ? Il est où, mon lien ?

C'est pas Stockholm, là ?
Chapitre 1


Début des années 1980. Alexandre, cinq ans, vit dans l'Aveyron, à Saint Geniez d'Olt, entre sa mère Mado, documentaliste en disponibilité, et son père Paul, animateur sportif. Souvent absent, celui-ci n'exprime son affection à son fils qu'en lui faisant partager ses activités comme le ski de fond ou la photo. Il ignore ou choisit d'ignorer que Mado brutalise leur fils physiquement et psychologiquement. 

En 1984, Paul décède dans un accident de la route tandis qu'il se rend à une course de ski de fond en Suède. Alexandre,qui a fait une scène au départ de son père, est certain d'avoir provoqué cette mort.

Bordel. C'est pas un chapitre. C'est une partie. Mais alors, qu'est-ce que je fais des photos de Suède ?




Ça commence bien, tiens...



* Ah merde, j'ai perdu le truc que je voulais mettre en plus. J'aurais dû le.