2.5.17

1142. Un si joli pays

Nous avons passé le ouikend à la montagne, dans le terrain de chasse de mes ancêtres. C'était bien - j'ai partagé avec ma mère les angoisses qui nous tordent le ventre en cet entre-deux tours.

Anton et Zadig ont bien grandi. Urbex oblige, ils ont voulu aller visiter l'immense centre de vacances aujourd'hui désaffecté qui surmonte le promontoire au-dessus du village.

C'est drôle que tout soit tombé en ruine. Il reste les murs, les toits en pente, les triangles des fenêtres ; à l'intérieur, tout est dévasté. Juste parce qu'un jour, plus personne n'a eu envie de faire vivre ce lieu - un peu vaste, un peu ambitieux, un peu incertain. Désormais, il attend de savoir s'il durera plus longtemps que le granit. C'est peu probable.

Anton a voté, l'autre dimanche. J'ai même voté comme lui - pour l'espoir, pour l'entrain, pour l'enthousiasme, le changement. Même si je sais que celui-ci est permanent et se fait souvent dans la douleur.
Et Anton hésitait à voter, le prochain dimanche.

On s'est assis à côté de lui. On a écouté son désespoir adolescent, son dégoût d'un ancien monde, son refus de se laisser faire, son envie d'agir. Pour plus de liberté, de tolérance, d'écoute, de respect ; pour plus de justice, d'égalité. De fraternité, bien sûr, même s'il a un peu tendance à se disputer toutes les cinq minutes avec son frère.

Et nous les désormais vieux on lui a parlé des infirmières, des enseignants, des banlieues, de l'Europe dont on rêvait ; de l'espoir de grandir tous ensemble, d'aborder ce monde qui vient et qui nous semble complexe. On lui parlé du faux futur qu'est le retour en arrière. On lui a parlé, aussi, du sens du vote - qui est choisir,  pas décider ; répondre à la question nous qu'on pose, comme un adulte (oui, comme un vieux) qui préfère le moins pire. De la haine et de la colère qui constituent des réactions, pas des réponses.Et aussi de cette certitude - plus l'ennemi est fort, déterminé, vindicatif, plus il est difficile de le combattre sans y laisser une trop grande partie de sa vie.

Entre les murs abandonnés du village de vacances, on a regardé la piscine, vide aujourd'hui, qui donnait sur la vallée. Je me rappelais encore m'y être baigné, avoir fait la fête au bar jonché désormais de détritus de verre et d'extincteurs vidés.

Je me suis demandé un instant si un jour je regarderais ce week-end avec les mêmes yeux, en me disant c'était un si joli pays. Si on peut se lasser de la démocratie, la laisser aux autres, l'abandonner à son sort - pour que quinze ans plus tard des urbexplorateurs de la chose politique viennent constater avec un frisson étrange qu'il ne reste désormais plus qu'un espace vide là où il y avait la vie.

C'était un si joli pays, Zadig. Oh, pas parfait, pas idéal, avec ses antagonismes, ses disputes, ses oppositions. C'était un pays qui fonctionnait tant bien que mal, bon an mal an, avec presque assez d'espace pour tout le monde et un tout petit peu d'espoir pour la suite ; avec des idéaux, avec des beaux moments, avec des choses qui marchaient. Et puis peu à peu, on s'est mis à penser que ç'aurait dû être énormément mieux, qu'il nous fallait tout, tout de suite ; que ce vieux monde-là ne nous donnait pas assez. Alors, on est partis, sans répondre à ses demandes.

Au repas, après l'avoir écouté, dit à Zadig, Je ne suis pas d'accord, mon grand. Voter, c'est important - c'est même ce qui détermine ton appartenance à cet ensemble de destins bousculés qu'on appelle un pays. Voter, c'est décider si on veut encore faire quelque chose du cadre, ou si on le laisse aux autres - ou à la destruction, c'est selon.

Un jour, mon grand, tu feras peut-être de la politique. Pas dans la rue, où le combat est trop inégal ; pas sur le Net, où les blocs de parole et les invectives tiennent lieu de débat. Un jour, tu auras les rênes du monde entre tes mains - après tout, elles sont là, disponibles, pour peu qu'on ait le courage et l'abnégation de s'en emparer. Un jour tu avanceras vers le pays dont tu rêves ; mais je ne crois pas que ce soit possible si tu laisses péricliter celui dont tu viens, celui qui existe.

Et puis on est passés à autre chose - on souriait, avec ma mère, de ces instants de bonheur, et bien sûr on pleurait un peu en pensant que sans notre absent, c'était un peu triste, cet anniversaire. On avait peur pour la suite, en petits vieux qui savent que la joie est précaire, et qui prient pour que les gentils gagnent vraiment à la fin.

L'après-midi, Anton et Zadig sont retournés explorer les ruines. Je ne sais pas ce qu'ils y ont trouvé.
Le soir, Anton m'a dit qu'il irait voter. Peut-être pas pour, mais contre, certainement - parce que, m'a-t-il dit, la question l'intéresse et elle s'adresse à lui.

Répondre sans répondre est peut-être la posture du sage, mais on n'est pas sérieux quand on a dix-huit ans. Et toute une vie à construire en démocratie.

17.3.17

1141 - L'amour, la mort, la merde

1. L'essentiel du message pour les gens pressés (descends jusqu'au 2 si ce n'est pas ton cas)

Robinson a failli s'appeler D'amour et de merde - et pas mal d'autres titres accrocheurs. Il raconte le quotidien entre un père non-autiste et son fils oui-autiste. La communication sans parole, les agacements à répétition, les jouets jetés en haut de l'armoire, les langes qui se remplissent ou qu'on arrache quand Papa n'est pas là, parce que c'est quand même rigolo de jouer avec son caca. Ou parce que c'est la seule façon de communiquer avec lui.


Il faudrait des mots à part pour t'évoquer la douceur, la délicatesse, la bienveillance, l'amour plein de finesse et d'élégance de ce père-là pour ce fils-là ; il faudrait souligner les passages qui mettent les larmes aux yeux, ceux qui font sourire, ceux qui font résonner dans ta poitrine le coeur de l'humanité.  Sauf qu'alors, il ne resterait pas grand-chose sans soulignage dans le bouquin.

Laurent Demoulin, père, homme, belge, poète, universitaire, cite Roland Barthes avec l'humilité des grands érudits ; mais plus encore, il le convoque - dans le récit des promenades dans Liège, dans l'analyse minutieuse et douce de la façon dont Robinson change son regard, sa présence au réel, on retrouve des échos de la voix du sémiologue. Et du haut de douceur, il détaille pour nous l'ordre du monde gentiment chamboulé (ou violemment mis à bas) par cet enfant radicalement autre. Au-delà du journal d'un corps, du quotidien cru, il nous montre l'affection immense qui relie les êtres, même les plus lointains.

Alors merci, Laurent, merci infiniment.
Bon, et maintenant, il va falloir que j'achète ton livre. Pour l'offrir à ceux que j'aime et le prêter à mes amis.

Finalement, tu es un super commercial.



2.  Introduction à lire avant si tu as le temps

Il était là, dans son costume en velours grenat, surveillant un peu nerveux les acheteurs potentiels de son livre, s'essayant au rôle difficile de commercial assis. J'étais à côté de lui, derrière nos romans respectifs, à manger des chiques et à boire du café dans un gobelet en carton.

C'était sans doute une de ses premières signatures ; il hélait les passants de la Foire, se demandait comment faire pour qu'ils s'arrêtent. Je me sentais vieux de la vieille, nonchalant, repérant du coin de l'oeil le lecteur en puissance, baissant la tête quand surgissait l'inévitable non-acheteur mu d'un besoin irrépréssible de nous parler de sa vie. N'empêche, le salon commençait, on était vendredi matin, et la plupart des visiteurs avaient moins de douze ans - pas le public idéal pour de la littérature générale et sans petits dessins. Alors, entre commerciaux, on s'est mis à bavarder.

- Il parle de quoi, ton livre ?
- C'est une sorte de journal où je parle de la vie avec mon fils. Il est autiste. Et le tien ?

Euh... bin, c'était La 2CV verte. Où il y a un père et un fils autiste.
//Bref, l'impression immédiate d'être un usurpateur//
J'allais louer le hasard ou la sagacité des maisons Gallimard et Denoël réunies quand une dame s'arrêta devant nous.

- J'ai lu votre livre, Monsieur. Il est magnifique. Je l'ai dévoré d'une seule traite. Il fait du bien au coeur. A l'humanité.

Et mon grand gaillard au costume grenat - à qui s'adressait le compliment -   de bafouiller une réponse presque adaptée.

- Je t'achèterai ton livre, m'a-t-il dit après le départ de la dame (et celui de l'autre monsieur venu lui tenir le même discours, et celui de l'autre dame encore).
- Moi pas.

Tu m'imagines surjouant l'impolitude pour masquer ma gêne - mais bon, je n'avais pas de sac et il faut avoir les mains libres pour marcher dans Bruxelles, non ?

Alors j'ai pris le titre - Robinson - et le nom du grand belge en costume - Laurent Demoulin - en lui promettant d'acheter son livre dès mon retour à Toulouse.

Je n'ai pas tenu parole ; j'ai attendu presque une semaine, et je l'ai emprunté à la médiathèque Jojo-Cannabis, où il trônait en tête de pas gondole (parce que c'était sur une table, pas une gondole, mais tu vois le truc).

Et le soir même, comme la dame, le monsieur et la dame avant moi, je l'ai lu d'une seule traite.


7.3.17

1140 - Marraine-la-fée

et la nouvelle te tombe sur le coin de la, comme ça, le matin - ce matin où tu t'es levé gris et pourtant prêt à te couler dans le moule de ta vie, sans conviction peut-être mais sans vraie colère, tu t'es dit ça passera, encore un jour sans, un jour un peu moyen, juste attendre que le bleu revienne après la pluie,

et puis non, facebook te l'annonce (et tu en as marre de cette machine à annonces, et pourtant tu es reconnaissant de le savoir, de l'avoir su)

elle est partie, Marie, que j'appelais Marraine.

Un jour, je ne me souviens plus comment, elle m'a dit qu'elle aimait mes textes ; un jour, elle m'a montré un peu du métier d'auteur jeunesse.

 A un jour et quelques années près, nous étions jumeaux. Elle m'a offert un disque de Reggiani, un livre de recettes. Ma page Wiki, aussi.

Je ne sais plus ce que je lui ai offert.

On a pris ensemble des tisanes particulières ; on a beaucoup parlé. On a eu des projets, on a déménagé ; j'ai croisé ses enfants, un ou deux de ses amoureux - nous avons ri de sa vie, de sa liberté. Elle était une aventurière. Elle gardait au chaud une part de mystère, une part de douleur, derrière son sourire toujours doux, presque timide.

Un jour, je m'en souviens très bien, elle m'a appelé pour que je l'emmène au salon de Montgiscard.
- On peut prendre une copine ? a-t-elle demandé. Elle s'appelle Emmanuelle Urien.

Nous sommes partis tous les trois dans ma petite Fiesta. Sous la statue de Riquet, j'ai croisé pour la première fois le regard d'Emmanuelle. Le reste en a découlé. C'est de ce jour que Marie-Marraine est devenue Marraine la fée.

Et puis ? Et puis on s'est revus, et puis on s'est perdus de vue. On s'écrivait, heureusement. On échangeait des mails, des nouvelles, des cartes de vœux. Son dernier message m'annonçait un nouveau déménagement - je crois que je n'y ai pas répondu, la période était sombre pour moi, autour de la mort de mon père.

Ce matin, je ne me demande pas à quoi ça sert d'écrire. Je pense à ses enfants, à ce qu'il reste de nous quand nos parents s'en vont ; je pense que ça ne sert à rien d'envoyer des fleurs, mais que je veux le faire comme pour être là une dernière fois, t'écrire un dernier message ; te tenir la main pour boire un thé de sauge, t'entendre raconter une histoire l’œil pétillant, murmurer un je t'aime, te prendre dans mes bras.

à toi, Marie.

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12.1.17

1139 - En musique, bis

Ceci est un addendum au post précédent : pour mieux voir, écouter, admirer les groupes dont je te parle ci-précédemment, tu vas pouvoir aller

- demain vendredi 13 au Taquin, à Toulouse (ex-Mandala, rue des Amidonniers), écouter 2h30 de concert de Mee&Mee - en plus, c'est pour financer leur nouvel album, c'est te dire si ça va être bien ;

- faire un tour sur la chaîne Yt de Pas plus haut pour voirécouter la performance de ReNaiqa (20', 40' et fin)

- écouter sur Bandcamp la nouvelle démo de Sundew, mais aussi te balader sur leur Yt à eux qui garde la trace de quand ils s'appelaient Eye Station Zebra.

Non, non, ne me remercie pas - mais va les soutenir, les poucevertiser, les ululer, leur dire que tu les aimes et que c'est magnifique ce qu'ils font.

J'attends des niouzes de Lisieux (croix, il faut ajouter une croix après leur nom) des fois qu'ils auraient de.



11.1.17

1138 - En musique

Enregistrant hier une nouvelle émission de Pas Plus Haut que le Bord dans la cave rock'n'roll d'un restaubar grec délicieusement louche, je me faisais la réflexion que, décidément, grâce à notre programmatrice musicale Christelle, on voyait passer par chez nous des groupes de plus en plus étonnants, novateurs et passionnants. Et que, côté folk/rock, la scène toulousaine me paraît d'une vitalité prometteuse en ce moment. Du coup, tiens, pour tes étrennes, je t'en fais profiter, des fois que tu aimes ça autant que moi.
 
Voilà déjà un certain temps qu'on a eu le plaisir de recevoir, dans un genre plus noisy, Marie Sigal et Sound Sweet Sound (je crois qu'on n'a jamais invité les doux rêveurs d'Uniform motion, que j'adore pourtant). La relève semble assurée avec trois jeunes groupes reçus récemment.

Lisieux, d'abord, bricoleurs géniaux d'une pop planante et éthérée, qui rappelle Dead Can Dance ou des trucs que tu connais mieux que moi parce que tu n'es pas un vieux ; leur énergie sur la scène improvisée de l'Autruche nous avait laissé un souvenir brûlant. J'ai adoré leur son entièrement bricolé via un ordinateur, et leur façon d'utiliser la voix comme un instrument à part entière. On espère les retrouver bientôt - ils avaient promis un album, non ?

C'est chez les voisins de la Mécanique des fluides qu'on a découvert un peu avant Noël  Re Naiqa, avec une chanteuse dont les inventions mélodiques rappellent Kate Bush et des compositions d'une originalité radicale. Sans parler du fait qu'ils écrivent certains morceaux dans une langue inventée... Il me tarde de les entendre en concert - comme pour beaucoup de ces "petits" groupes, les Bandcamps et autres sites ne servent qu'à te donner une idée, il faut les voir sur scène pour partager la rage joyeuse qu'ils transmettent et, surtout, saisir un instantané de leur créativité bouillonnante.

Hier soir, c'était au tour de Mee and Mee, qui nous a transportés. Après deux albums en solo (disponibles sur Bandcamp, et qui valent le détour), Fanny, la chanteuse prodige, a adopté une covocaliste d'une impressionnante maturité et un bassiste à la nonchalance mélodique pleine d'élégance. Ne reculant devant aucune expérimentation, sauvage, enjoué, le trio nous a bluffés par sa maîtrise, ses compositions ciselées, son énergie et sa puissance. Là aussi : on veut vous revoir très vite !

Pour faire plaisir à ma copine S., j'ajouterai un dernier groupe qui n'a pas la chance d'être toulousain, mais dont je suis la progression depuis quelques mois parce que j'adore quand c'est doux dans les oreilles. Sauf que comme Eye Station Zebra est je crois en cours de changement de nom, je t'en reparlerai une prochaine fois.

En attendant, inspiré par les voeux prononcés hier par l'infâme Amédée Scatoufailh, je me permets de conclure par un tout petit



Et meilleurs voeux, hein.





3.1.17

1137 - Untimely ou presque

Aujourd'hui, 3 janvier, j'ai 45 ans

Je viens de traduire dix feuillets d'un roman policier prometteur,

hier soir j'ai répété basse choré spectacle,

un mouvement commun joyeux et anarchique,

ce soir nous jouons au Bijou ;

la musique s'est mise en place,

je vis entre bois, chaux et verdure dans une belle ville

un roman pousse doucement dans les soirées paisibles. J'aime les miens, ils me donnent la force d'aimer plus loin que moi.


Bien sûr je ne suis pas en avance, bien sûr je n'ai pas encore eu le temps de te souhaiter comme il faudrait la bonne année
bien sûr mon coeur frissonne encore du départ des ombres chères
bien sûr il ne faut pas tenir un instant suspendu pour la paix ou le bonheur
bien sûr tout passe mais

un jour, longtemps avant ce jour-là, j'avais rêvé d'une vie nouvelle,
et ce 3 janvier, vers le milieu de ma vie j'espère,
j'étais -

bon, j'y étais, voilà. J'ai un peu grandi, encore. J'y suis.

Je t'embrasse

23.12.16

1136 - De Noël, 6

Décennale

Et c'est là, en fouillant, que je m'en rends compte : j'ai raté cette année les dix ans de ce blog. Si, si - il avait commencé le 24/10/06, par un post interminable qui parlait de liste des courses.

Malgré les dix pages de traduction qui m'attendent ce matin avant les vacances, je me promène un peu sur ce moi d'avant, celui qui préparait le moi d'aujourd'hui. Le mépriserait un peu, peut-être, pour certaines compromissions. Envierait la presque stabilité qui. Se demanderait ce que sont devenus quelques-uns des amis. Aimerait toujours autant, toujours pareil, toujours foutraque, son Anton et son Zadig.

Au fil des posts, je trouve cette phrase, au début,

Je suis en grande convalescence des sentiments. 

Ca fait dix ans que j'apprends à écrire. Au moins, maintenant, je fais plus court.



 

22.12.16

1135 - Rafal de Nadal, 5 (ça va finir par faire un calembour pourri, oui)

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Je sais pas toi, mais je ne lis jamais les trucs en petits caractères. Bref, te voilà informé par l'UE et tout ce genre de choses.

Sinon, dans les choses bien, je réponds aux questions de Brice en citant ce blog.
C'est dire si.