4.12.18

1157 - Le jaune et tonton

Au salon de Roquebrune, l'agente de sécurité, à la porte, regardait son téléphone d'un oeil inquiet.

- On est en train de se faire casser la gueule, gémissait-elle.

Au début j'ai cru qu'elle parlait des CRS. Mais elle m'a détrompé.

- Avant, mon père regardait les infos. Chaque jour, à chaque repas, on était obligés de les voir avec lui. Et de se taire. Pas question de placer un mot.

Heureusement, quelqu'un l'avait tirée de cette dictature médiatico-paternelle.

- C'est mon compagnon qui m'a ouvert les yeux ; il m'a dit qu'ils nous mentent tous. Qu'on nous raconte n'importe quoi.

Je ne lui ai pas demandé à quelles informations, alors, elle décidait de croire. J'ai pensé aux manipulations des réseaux par Trump, Bolsonaro ; aux sites de propagande, aux fakes répercutés à toute vitesse sur la toile. J'ai pensé à mon oncle, dont les publications sur Facebook passent d'un soutien à l'écologie à des récriminations contre le gouvernement, les taxes, parfois même les étrangers (mais rarement, il est cool pour ça, mon tonton).

J'ai pensé que j'avais peur.

Peur pour la planète, pour l'humanité étouffée de diesel et de consommation, empêtrée dans ses contradictions - vouloir toujours plus, être toujours plus nombreux, en expansion, dans une réalité beaucoup plus finie que nos imaginations.

Peur des gilets jaunes. Des mouvements de foule, des incendies d'établissements scolaires, des émeutes, des guerres civiles. De l'obligation de penser avec la meute, d'arborer un insigne pour avoir le droit de circuler librement.

Ça m'a mis en colère.

Colère contre ce gros 4x4 récent qui déboule sur l'avenue, ignorant feux rouges et limitations de vitesse, consommation et sécurité, comme enivré de la toute puissance d'un bout de tissu jaune fluo.

Colère contre l'absence de réflexion, de pensée, de perspective, contre le refus du dialogue, contre la bête assurance de ceux qui s'auto-encouragent à se voir comme des victimes innocentes d'un système - système qui englobe tout ce qui ne leur convient pas, ne dit pas exactement ce qu'ils veulent entendre, en oubliant au passage que ce "système", c'est aussi un ensemble de règles, de devoirs et de droits. Revendiquer les derniers, pourquoi pas ; oublier les premiers, ça me révolte.

La dame m'a dit qu'elle gagnait 7 euros 95 de l'heure pour les dix heures qu'elle passait à faire la surveillance du salon. Qu'ENGIE lui réclamait 100 euros de facture. Que, dans la semaine, elle n'avait pas pu manger le soir. Que tout l'argent qu'elle aurait pu avoir, qu'elle méritait, allait aux députés et aux migrants.
Et qu'elle avait mal à la tête.
Je n'avais pas d'aspirine pour elle.

J'ai tenté de lui demander ce que serait le bonheur - dans l'équité ? Dans la justice ? Dans la satisfaction de nos besoins matériels ? Dans l'apprentissage à se satisfaire du moment présent ?

J'aimerais des psychologues qui nous apprennent à mieux nous aimer ; des bibliothèques, des théâtres, des lieux d'enseignement ouverts sur le monde ; j'aimerais une concertation globale sur les sacrifices que nous avons à faire pour sauver la planète et les générations futures ; j'aimerais apprendre à abandonner les a-priori, les rigidités idéologiques et intellectuelles qui nous empêchent de trouver des solutions. Je suis dépendant comme bien d'autres à ma voiture et aux routes qui la portent, à mon téléphone et aux moyens de communication, au vin, au confort de ma maison, à mes liens familiaux, à la Sécurité sociale, à la médecine pour tous ; je rêve comme bien d'autres d'un monde moins agité, moins chaotique, ou au moins d'une paix de l'âme qui m'évite de me livrer sans retenue à mes addictions.

Aujourd'hui, Tonton, tu vois, je crois qu'on veut la même chose. Mais si on se trouve à un rond-point où tu me demandes d'enfiler un gilet jaune pour me laisser passer, je serai obligé de te dire non ; je ne peux pas être d'accord avec les destructions idiotes qui ont lieu à Toulouse au moment où je te parle - oh, chouette, comme c'est constructif de mettre le feu au lycée ! C'est bien évidemment motivé par la misère des citoyens ! Quant à tes fakes news, aux images et (rares) analyses qui te montrent à quel point tu as raison, même quand il s'agit de faux manifestes, je te les laisse. Pour ma part, je vais marcher, respirer, et gérer ma colère sans croire qu'elle est mon droit.

Des bises de neveu, et pour mon cadeau de Noël : non, pas de gilet jaune, je préfère que tu envoies la somme à Médecins Sans Frontières, à Amnesty, à Greepeace ou à la recherche médicale.

PS : Cette année, en tant qu'auteur, j'ai connu une hausse de 8% des cotisations sociales - parce que j'aurai une retraite, alors pourquoi pas ? Le marché du Livre n'est pas en expansion délirante, je ne sais pas si je pourrais tenir le rythme des traductions et publications pour honorer les 15% d'impôts sur mon revenu ; mes enfants envisagent de faire des études qui coûtent un bras et la moitié d'une épaule, et je ne te parle pas de mes autres dépenses. Je ne suis ni salarié ni auto-entrepreneur ni patron. Bien sûr que j'ai des craintes pour l'année prochaine et les suivantes, mais je ne vois pas en quoi ce serait la faute du système, du gouvernement, des autres en général. Je suis plutôt satisfait de cotiser pour le bien du pays. Je sors sans gilet et j'imagine comment vivre mieux avec moins.


1 commentaire:

Zoë Lucider a dit…

Ben oui c'est ça, imaginer comment vivre mieux avec moins et ça dégage un tas de choses inutiles tout en donnant aux essentielles un regain de saveur. Bises