24.10.17

1150 - #moipas

J'ai vécu avec une femme qui avait été violée. C'était sa première expérience, elle me l'avait racontée - je crois que j'étais le premier à qui elle l'avouait.

J'étais furieux. Je voulais aller casser des vitres chez le garçon, chez l'homme, qui lui avait fait ça - oh, oui, parce qu'elle le connaissait, parce qu'elle était amoureuse de lui, parce qu'elle aurait peut-être voulu que sa première fois soit avec lui, mais elle avait dit non, pas ce soir, pas comme ça, et il n'avait pas écoutée, il l'avait fait taire. Qu'est-ce que je l'ai haï, ce garçon.

Une autre fois, dans la rue, un homme l'avait touchée. "Je lui ai mis mon genou dans les couilles", m'a-t-elle dit quand j'ai proposé de retourner sur place, d'appeler la police. Je m'en voulais de ne pas avoir été là pour la protéger. Elle disait que ce n'était rien - n'empêche, elle avait cessé de sortir seule.

Des années après, je me demande si elle se joindra aux centaines de milliers de voix qui hurlent leur colère, leur tristesse et leur peur. Je n'en suis pas certain - sa voix était précieuse, elle craignait je crois d'attirer l'attention sur elle. Et tout le monde le remarquait - elle brillait comme une lampe noire.

Et moi je me demande combien de fois, avec elle et avec d'autres, j'ai été trop lourd, insistant, trop "Ah mais si je te jure j'ai envie je ne comprends pas que toi non, t'es sûre  ?". Je crois avoir toujours entendu "Non" comme une limite infranchissable, mais ça ne m'a pas empêché d'argumenter. Et à y bien réfléchir, il y a sans doute eu des soirs où je n'étais pas tout à fait en état d'entendre.

Je demande pardon. Je crains que ça ne suffise pas, mais je ne vois pas d'autre premier pas.

Je ne suis que très rarement l'objet de violence ; peut-être mon côté ex-rugbyman débonnaire,  ou mon côté couard qui ne s'aventure jamais très loin, mais je suis rarement confronté à une menace physique. Les dernières fois que ça m'est arrivé, j'en ai souri - même si après, j'en ai tremblé de colère et de frustration.

J'ai vécu avec une femme dont le premier rapport avait été forcé par un homme qui portait mon prénom ; je me suis toujours demandé à quel point cet homme-là s'imposait chaque jour dans notre vie, dans notre lit. J'étais toujours sur mes gardes, je la trouvais timorée, je ne voulais pas la brusquer mais son calme, son silence, son effacement me rongeaient. Je voulais la protéger et elle ne voulait pas que je la protège ; je voulais l'aider et elle voulait s'aider elle-même. Ou pas, je n'ai jamais su.

Je ne me souviens plus pourquoi nous nous sommes séparés, mais je me rappelle cette sensation près d'elle, ce point incandescent dans sa colonne vertébrale, cet endroit qu'il ne fallait pas toucher. Comment aimer quelqu'un qui refuse qu'on le touche ? Comment aimer quelqu'un qui cherche à s'effacer ? Comment aimer quelqu'un à qui quelqu'un d'autre a volé en partie la possibilité de s'aimer ?

Je me demande si elle a écrit son hashtag, elle aussi ; je n'irai pas vérifier. J'ignore si j'aurais dû être plus fort, meilleur, si j'aurais pu l'aider à guérir dépasser surmonter vaincre ou oublier. On n'a jamais la force qu'on voudrait pour ceux qu'on aime.

Et j'écoute depuis les débats en ne sachant qu'une chose - c'est qu'à cette violence-là je ne sais pas faire face.

Je me méfie des modes et des réseaux sociaux ; mais quand ils reflètent un mouvement de fond, un changement brutal dans l'angle mort de nos pensées, ils ont sans doute leur utilité.



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